LIGNES GLOBALES
Par ellipse le vendredi, 22 décembre 2006, 11:09 - CULTURAL INTELLIGENCE - Lien permanent
Reblog de Philippe Quéau http://queau.eu/2006/12/18/lignes-globales/
Les lignes globales sont aussi anciennes que la navigation ou l’astronomie. Elles prirent une importance stratégique avec les empires. Elles sont aujourd’hui l’un des enjeux clé de la mondialisation. Ces lignes globale sont l’expression géographique d’une répartition des pouvoirs, d’un rapport de forces s’incarnant dans le sol, ou l’expression symbolique d’une guerre d’influence dans l’espace économique, social ou culturel. Ces lignes sont le limes romain, la Grande muraille, Internet 2.0, la licence GNU/GPL, ou plus généralement ce qui appartient au "domaine public". Elles peuvent être closes ou poreuses, des endroits de passage, d’osmose, ou de contrôle douanier, militaire ou intellectuel. C’est l’endroit du flou et du flux. Ou du dur et du fermé. Il y a des lignes que l’on repousse sans cesse, et d’autres qui semblent inamovibles. Le traité de Tordesillas (1494) séparaient le nouveau monde en deux parties par un méridien passant à 370 lieues à l’ouest des Iles du Cap Vert. Le Portugal et l’Espagne, deux puissances catholiques arbitrées par le pape Alexandre VI, reçurent respectivement les terres à l’est de la ligne (le Brésil) et à l’ouest (le reste de l’Amérique latine).
La bulle papale et le traité de Tordesillas suscitèrent plus tard la colère du roi de France, François 1er «… le soleil luit pour moi comme pour les autres. Je voudrais bien voir la clause du testament d’Adam qui m’exclut du partage du monde», dit-il avant de soutenir l’expédition de Jacques Cartier.
Le Pape avait alors arbitré, ad majorem Dei gloriam. Mais comment légitimer aujourd’hui (au delà des rapports de force, bien sûr) la doctrine Monroe de « l’hémisphère occidental », ou la définition géographique de l’Europe (l’Oural ou le Bosphore ?). Comment conceptualiser l’espace mondial, en tant qu’il est traversé par de multiples lignes, de connection ou de fracture, réelles et virtuelles?
Carl Schmitt a consacré aux lignes ami/ennemi son brillant Nomos de la terre. Mais Schmitt écrivait avec une rancoeur non rentrée. C’était un homme de "décision". Aujourd’hui, la "décision" ne peut plus être impériale. Le monde a sans doute besoin d’une forme de démocratie planétaire. Les juristes et les politologues travailleront un jour sur les détails de la mise en pratique. Ce qui nous importe, c’est de voir l’urgence et le réalisme d’une telle idée
Demain grouilleront moins les lignes visibles que les lignes invisibles. Celle qui séparent les tribus et les croyances. Et aussi les lignes virtuelles. Qui peut cartographier aujourd’hui la blogosphère? Qui peut découper les cantons du web ?
C’est une science nouvelle, plus complexe que celle qui sert à augmenter les résultats électoraux. La force de frappe de l’analyse sémantique en temps réel des sites et des blogs peut être un atout. D’énormes réseaux de machines de traitement de l’information sont mis au service des quelques oligopoles planétaires cherchant le contrôle stratégique sur cette ressource clé. Mais la science des paysages conceptuels est encore dans l’enfance. Tout reste à faire. La Lune et Mars sont proches. Les planètes sémantiques et symboliques seront moins faciles à coloniser et à privatiser. On peut penser à raison, que les guerres du contrôle sémantique ont déjà commencé.
Nous sommes déjà liés par ces lignes, comme des fourmis par l’odeur congénère.
Tâchons de ne pas nous laisser piéger.